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Article rédigé par :

Amèle Debey

«Winter Palace»: la série RTS et Netflix au cœur d’une affaire qui secoue le milieu du cinéma

Dernière mise à jour : 10 mai 2024

Un des producteurs de «Winter Palace», la série marquant la collaboration de la RTS avec Netflix, a été écarté du tournage à cause d'un «comportement inadéquat». Du harcèlement sexuel est évoqué. Les liens entre le principal intéressé, sa boîte de production et la chaîne nationale soulèvent des questions au sein du petit monde très compétitif du cinéma suisse.

Winter Palace
© Point Prod SA

«Dans le ‘milieu du cinéma’, tout le monde en parle.» Cette constatation vient d’une réalisatrice suisse et le sujet dont tout le monde parle, c’est «l’incident» qui s’est produit en fin d’année 2023, sur le tournage de la série très attendue «Winter Palace», produite par la société Point Prod et financée par Netflix et la RTS.

 

«Des gens de la production ont disparu du jour au lendemain. On a entendu des bruits de couloir, mais on n’a pas eu d’explication, raconte une costumière. J’en ai demandé et on m’a répondu qu’il s’agissait de burnout. On se doutait que plein de choses avaient été étouffées.»

 

Selon plusieurs sources issues du tournage, un des producteurs aurait été écarté pour avoir harcelé sexuellement une employée. Suivi de près par un autre collaborateur qui aurait également manifesté un comportement inadéquat. Très vite, l’affaire a enflammé le milieu du cinéma suisse, dans lequel tout le monde se connaît. Jusqu’à ce qu’en janvier 2024, un courrier anonyme soit adressé au collectif Swiss Women's Audiovisual Network (SWAN), qui promeut l’égalité de genre et la diversité dans l’industrie audiovisuelle. Le courrier dénonçait les faits et demandait à ce que ce comportement ne reste pas impuni.

 

Depuis, les bouches sont closes. Parce qu’il n’y a pas eu de plainte déposée (on évoque une transaction financière entre les deux intéressés) et que l’omerta règne dans un milieu très compétitif, dans lequel le copinage est très présent et où les réputations sont faites aussi vite qu’elles sont ruinées.


«Une petite actrice pas connue qui porte plainte, c’est sa carrière qui est finie»

 

«La victime présumée est en bas de la hiérarchie, c’est bien pour cela que ça se passe comme ça. Porter plainte implique des représailles. Une actrice connue pourrait le faire, mais lorsqu’on a encore sa carrière à bâtir, on hésite, explique Delphine Luchetta, membre du SWAN. Judith Godrèche qui porte plainte c’est une chose, mais une petite actrice pas connue, une costumière ou une cheffe opératrice qui porte plainte, c’est sa carrière qui est finie. On devrait d’ailleurs se demander pourquoi.»

 

L’Impertinent est parvenu à délier quelques langues: «Je vous confirme bien qu’il a eu un problème dans l’équipe qui a été réglé avec les bonnes décisions prises sur le moment», nous confie un membre de l’équipe de tournage, sous couvert d’anonymat. Il confirme également que «les bonnes décisions» en question sont l’éviction de deux personnes. Les faits sont également confirmés par une source au sein de la RTS, qui n’a pas non plus souhaité que son nom apparaisse: «On a été informés par Point Prod d’un cas de comportement inadéquat sur le tournage l’automne passé. On nous a certifié que la situation avait été réglée et que le cas était clos. Il revenait à Point Prod de régler la situation en tant qu’employeur.»

 

Du côté de Point Prod, comme de l’auteur présumé de ce comportement, on évoque des rumeurs que l’on se refuse à commenter.

 

Problèmes systémiques

 

Delphine Luchetta, qui précise partager certaines de ses opinions et expériences, qui ne reflètent pas nécessairement celles de toutes ses collègues au sein de SWAN, pose le décor de ce qu’elle considère comme un problème systémique: «Ce sont des rapports de hiérarchie, mais ils sont moins flagrants car notre industrie est toute petite par rapport à l’industrie française ou américaine. C’est peut-être pour ça aussi que ça dure et que ça n’explose pas: ce n’est pas encore suffisamment insupportable. De plus, Point Prod est une société anonyme de laquelle on ne peut pas attendre la même transparence que le Ballet Béjart, par exemple. C’est pourquoi ça ne sort pas. Mais tout le monde est au courant et tout le monde en parle et aimerait que les choses évoluent. Ça ne passe pas du tout!»

 

«Il n’y a que des syndicats qui pourraient soulever ce problème, l’État ou la RTS, ajoute-t-elle. Des associations comme les nôtres sont censées représenter les employés, mais n’ont pas de pouvoir juridique. On ne peut rien faire, mais ce n’est pas l’envie qui nous a manqué.»

 

Depuis les révélations sur les abus en son sein, la RTS a fait du combat pour la diversité et l’inclusion son cheval de bataille. Lorsqu’une affaire comme celle-ci éclate, les interrogations fusent quant à qui savait quoi.

 
 

«Tout le milieu du cinéma suisse en parle, mais préfère s’indigner ouvertement pour Depardieu, en tremblant à l’idée de dénoncer ce qui se passe dans ses rangs et surtout de se faire mal voir par la RTS et l’un des principaux producteurs, nous confie une autre source du métier. Ce qui me paraît être le comble de l’hypocrisie: la RTS garde le silence sur les dérapages et les harcèlements, mais s’inquiète de connaître le nombre de personnes non hétérosexuelles dans les équipes.»

 

Charte diversité

 

En effet, L’Impertinent s’est procuré un document PDF que la RTS demande de remplir à tous producteurs qui produisent un film ou une série co-produite par la RTS. Dans ce document, il semblerait qu'on demande au producteur de collecter et de transmettre des informations personnelles, notamment sur les préférences sexuelles de ses employés:


Charte 1

Charte 2

Contactée par nos soins, la porte-parole de la RTS, Sophie Balbo, explique: «La checklist a pour objectif de renforcer la conscience de la diversité sous toutes ses formes, à l’écran comme au sein des équipes. Il ne s’agit en aucun cas de se renseigner sur l’orientation sexuelle et cela n’est absolument pas demandé aux sociétés de production: la phrase citée après l’astérisque donne des exemples de ce qu’on entend par ‘population sous-représentée’.»

 

Relations «consanguines»

 

Fondée en 1996, Point Prod SA compte désormais trois principaux associés. Le premier est un ancien journaliste de la RTS, le second est le conjoint d’une ancienne animatrice de la chaîne et le troisième est le père des enfants d’une des responsables fiction au sein de la Tour. Le département même qui choisit les projets portés à l’écran ainsi que les entreprises qui les produiront.


«Point Prod n’est que la partie émergée de l’iceberg»

 

Un petit circuit fermé, qui ne serait pourtant pas sujet aux conflits d’intérêts, selon Sophie Balbo: «Le règlement interne de la RTS spécifie que lorsqu’un.e collaborateur.trice a des liens familiaux avec un acteur externe avec lequel l’entreprise est en négociation, cette personne doit se récuser. Cette règle s’applique strictement à l’équipe de la fiction: si une personne de l’équipe ou du jury a des liens avec une maison de production candidate, elle se récuse complètement et ne participe à aucune discussion sur le projet et son développement. Nous travaillons en toute transparence avec la branche audiovisuelle et les maisons de production reconnaissent cette indépendance primordiale dans un petit pays comme le nôtre et où ces règles sont valables dans toutes les institutions (OFC, Cineforom, etc). Il n'y a jamais eu de plainte au sujet de nos processus de travail, qui font l'objet d'audits ponctuels de la révision interne de la SSR, comme tous les autres processus des différentes rédactions des différentes Unités d'entreprise.»

 

«Toute l’économie suisse est comme ça. Les doubles, triples, quadruples casquettes… c’est très courant. L’art, la culture et l’économie suisse sont consanguines, déclare Delphine Luchetta. Au sein de la télévision suisse, il y a eu deux scandales qui ont éclaté mais qui n’ont pas donné de suite. Y a-t-on fait le ménage? Je ne suis pas sûre. Point Prod n’est que la partie émergée de l’iceberg, d’une certaine façon, car le système est tenu par les médias.»

 

La RTS a mis sept millions de francs dans le projet «Winter Palace», qui sera à découvrir fin 2024 en exclusivité sur la RTS et Play Suisse pendant sept semaines, avant sa diffusion internationale dans le catalogue de Netflix.

 

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4 Comments


paul_estier
May 10, 2024

Allez encore un peu de patience et ceux qui n'ont pas de spécificité a mettre en avant deviendront la minorité silencieuse et non prise en compte : )


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suzette.s
May 05, 2024

Encore une change que la constitution fédérale ne comporte pas le même genre de liste pour la composition du Conseil fédéral ou des juges du Tribunal fédéral !

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Amèle Debey
Amèle Debey
May 06, 2024
Replying to

Vous êtes toute excusée, chère Suzette ;-)


Merci pour votre soutien et votre participation assidue à l’espace de discussion.

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