«La liberté individuelle de l’essentiel de l’humanité a toujours été un leurre»
- Amèle Debey
- 21 oct. 2020
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 mars 2024
Inutile de présenter Jacques Attali. Cet économiste et écrivain, ancien conseiller de François Mitterrand, écrit plus vite que son ombre: il est l'auteur de plus de 80 livres! Pendant le confinement, le fondateur de la Banque européenne et de Positive Planet a sorti l'ouvrage L'économie de la vie, aux éditions Fayard, dans lequel il regrette que l'Europe n'ait pas préféré suivre le modèle sud-coréen au modèle chinois dans la crise sanitaire. Les conséquences financières et économiques de la pandémie, les grands gagnants de la crise, son étonnante rapidité d'écriture... Jacques Attali a répondu à nos questions, à sa façon!

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Amèle Debey, pour L'Impertinent: Quelles seront les conséquences de la création monétaire massive des banques centrales pendant la crise?
Jacques Attali: A priori, et pour un certain temps, sinon un accroissement de la valeur des biens immobiliers et des valeurs boursières. Jusqu’à ce qu’un évènement impossible à prévoir fasse perdre la confiance dans les banques centrales et entraine une fuite devant la monnaie aux conséquences tragiques pour l’économie réelle, et l’emploi.
Les Etats, déjà endettés, ne vont-ils pas se retrouver dans l'impasse budgétaire?
Tant que les taux d’intérêt restent bas et que leurs banques centrales restent crédibles, il n'y a pas de risque. Le risque est donc à moyen terme pour les pays riches, et tout de suite pour les pays les plus pauvres, dont la totalité des pays africains, qui ne peuvent plus emprunter, ni rembourser leurs emprunts, et sont au bord de la faillite. Leurs populations sont au bord de la famine.
Peut-on imaginer la privatisation des Etats? Ou une mise sous tutelle par les grands groupes privés?
On peut imaginer tout et l’inverse: devant la crise, on peut voir de très nombreuses entreprises, grandes et petites, ne pouvoir survivre qu’en étant nationalisées. On peut aussi , à l’inverse, voir se prolonger la tendance actuelle, qui place un grand nombre de nations sous le contrôle des grandes compagnies financières, et des grandes compagnies gestionnaires de données. On peut aussi assister à une rébellion des nations contre ces firmes, qui les vide de leur capacité fiscale. La récente décision d’une cour américaine de s’intéresser à la situation juridique de Google pourrait un jour se traduire par le démantèlement de ce quasi-monopole.
Dans votre livre, L'économie de la vie, vous parlez du rôle politique grandissant des grandes entreprises. Mais ne sont-elles pas déjà totalement impliquées? Notamment par le biais des grands groupes et lobbies (tech, pharma, finance) qui interfèrent avec le travail des législateurs à toutes les échelles de décision de l'UE, par exemple?
Pas particulièrement dans l’Union européenne. C’est plus le cas encore dans d’autres pays, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse ou ailleurs. Il est naturel que le législateur écoute l’avis des entreprises. Pas qu’il transforme sans débat leurs revendications en lois.
Les financiers sont-ils les grands gagnants de la crise, grâce aux injections de liquidité des banques centrales, qui ont gonflé les portefeuilles? Si ce n'est pas eux, alors qui selon
vous?
Les gagnants sont les initiés. Ceux qui savent où se trouvent les sources de profit, et de
rente. Les financiers en font partie. Ils ne sont pas les seuls.
Peut-on dire que les grands perdants sont les libertés individuelles et la sphère privée?
La liberté individuelle des plus pauvres, c’est-à-dire l’essentiel de l’humanité, a toujours été un leurre. Elle n’est donc pas spécialement perdante aujourd’hui. Elle est à conquérir. Et cela ne sera pas simple, face au pouvoir croisé des dictateurs politiques et des géants du numérique.
Les gouvernements ont réagi trop tard. Sont-ils, selon vous, en train d'essayer de rattraper ce retard, ou de le faire oublier?
Les Chinois sont les premiers à avoir réagi tard; les Coréens du Sud les premiers à avoir bien réagi. On voit les résultats. Le meilleur système reste la démocratie, et les peuples libres n’oublient jamais de sanctionner les dirigeants qui ont procrastiné.
Comment expliquer une telle impréparation face à la pandémie, comme face à l'écologie? Ce qui ne semble pas aller en s'améliorant, puisqu'on soigne plutôt les conséquences que les causes. Qu'est-ce qui cloche selon vous?
Même problème dans la vie publique que dans la vie privée: chacun préfère reporter à
plus tard les décisions difficiles.
Dans ce livre, vous proposez une «économie de la vie» et semblez avoir pensé à tout, mais je trouve que la dimension des rapports humains – êtres vivants qui ont besoin de contacts – est absente. Non?
C’est que vous m’avez mal lu.
Dans le livre, vous dites justement que «la distanciation et le masque poussent à déshumaniser, ce qui peut conduire à une indifférence à l'égard de son destin». Peut-on également dire «à l'égard de son prochain»?
Au contraire. J’explique que cette crise fait prendre conscience de l’importance du destin du prochain: nous avons intérêt à ce que l’autre soit bien portant, qu’il porte un masque, pour nous protéger. Nous avons intérêt au bien-être de notre prochain. C’est ce que j’appelle «l’altruisme intéressé».
Qu'avez-vous à répondre à ceux qui pensent que vous n'êtes pas bien placé pour juger les financiers, puisque vous faites partie des consultants du secteur à travers votre cabinet Attali & Associés?
Ah? Parce qu’un journaliste ne peut avoir d’avis sur ses collègues?
Et enfin, pour terminer: vous avez écrit ce livre en un temps record! êtes-vous seul à écrire vos livres?
Non, non. Je ne les écris pas. Je ne les lis même pas. Je vous remercie d’ailleurs de m’avoir épargné des questions trop précises qui m’auraient obligé à ouvrir celui-ci.
Les précédentes interviews d'Amèle Debey:
Merci pour l'article. "La suffisance est un vernis qui fait merveilleusement reluire la bêtise." Diane de Beausacq