Comment les réseaux sociaux ont aidé à piloter la doxa du Covid
- Amèle Debey
- 9 déc. 2022
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 déc. 2022
Elon Musk, patron de Twitter depuis fin octobre, a dévoilé de nouveaux documents internes démontrant comment les contenus et leurs auteurs qui n'allaient pas dans le sens de la doxa ont été blacklistés pendant la pandémie de Covid, afin d’influencer non seulement les médias mais aussi l’opinion publique.

© Flickr/Twitter
Depuis que le patron de Tesla a racheté le réseau social à l’oiseau bleu, il ne se passe pas un jour sans rebondissement! En renvoyant l’écrasante majorité (plus de 8 sur 10) des employés de Twitter, Elon Musk avait prévenu qu’il remettrait la liberté d’expression au centre des prérogatives de l’entreprise. Et cette mission passait vraisemblablement par un grand ménage de printemps.
Au grand dam de bon nombre de figures publiques – dont certaines ont préféré fermer leur compte – le deuxième homme le plus riche du monde a réintégré plusieurs milliers d’utilisateurs exclus ces dernières années, y compris – parmi les moins sulfureux – l’ancien président américain Donald Trump. Mais ce n’est pas tout!
Elon Musk s’est donné pour but de révéler au monde l’ampleur des magouilles internes qui pourrissaient le réseau social. Pour ce faire, il a permis à des journalistes d’accéder aux documents confidentiels de l’entreprise. Ces petites bombes, affublées du mot-clé #TwitterFiles, sont désormais lâchées au compte-gouttes et permettent à Elon Musk de dévoiler l’envers du décor du réseau qui comptait 237 millions d’abonnés en août 2022.
Dans la nuit de jeudi à vendredi (GMT+1), la journaliste Bari Weiss, éditrice de la newsletter The Free Press, a publié une série de tweets expliquant comment les équipes de Twitter s'étaient coordonnées pour atténuer les informations qui n'allaient pas dans le sens des autorités lors de la crise sanitaire.
Voici leur traduction:
Une nouvelle enquête #TwitterFiles révèle que des équipes d'employés de Twitter établissent des listes noires, empêchent les tweets défavorisés d'être diffusés et limitent activement la visibilité de comptes entiers ou même de sujets d'actualité – tout cela en secret, sans en informer les utilisateurs.
Twitter avait autrefois pour mission de «donner à chacun le pouvoir de créer et de partager des idées et des informations instantanément, sans barrières». En cours de route, des barrières ont néanmoins été érigées.
Prenez, par exemple, le Dr Jay Bhattacharya de Stanford (@DrJBhattacharya), qui a soutenu que les confinements Covid seraient préjudiciables aux enfants. Twitter l'a secrètement placé sur une «liste noire des tendances», ce qui a empêché ses tweets de devenir des tendances. (Le Dr Bhattacharya s'est largement prononcé, tout au long de la crise, contre la stratégie sanitaire officielle, ndlr).

Ou considérez le populaire animateur de talk-show de droite, Dan Bongino (@dbongino), qui, à un moment donné, s'est vu imposer une «liste noire de recherche». Dan Bongino, également censuré sur YouTube, avait notamment affirmé que les masques étaient inutiles.

Twitter a bloqué le compte de l'activiste conservateur Charlie Kirk (@charliekirk11) sur «Ne pas amplifier». Ce dernier a notamment véhiculé l'idée que la hausse inexpliquée de la mortalité aux Etats-Unis était due aux vaccins Covid.

Twitter a nié de tels agissements. En 2018, Vijaya Gadde (alors responsable de la politique juridique et de la confiance) et Kayvon Beykpour (responsable du produit) de Twitter ont déclaré: «Nous ne faisons pas de shadow ban». Ils ont ajouté: «Et nous ne faisons certainement pas de shadow ban sur la base de points de vue politiques ou idéologiques.»
Ce que beaucoup de gens appellent «shadow banning», les cadres et employés de Twitter l'appellent «Visibility Filtering» ou «VF». De multiples sources de haut niveau ont confirmé sa signification.
«Pensez au filtrage de la visibilité comme étant un moyen pour nous de supprimer ce que les gens voient à différents niveaux. C'est un outil très puissant»
un employé senior de Twitter.
«VF» désigne le contrôle exercé par Twitter sur la visibilité des utilisateurs. Twitter a utilisé la VF pour bloquer les recherches d'utilisateurs individuels, pour limiter la portée de la découverte d'un tweet particulier, pour empêcher les messages de certains utilisateurs d'apparaître sur la page des «tendances» et d'être inclus dans les recherches par hashtag.
Le tout à l'insu des utilisateurs.
«Nous contrôlons en grande partie la visibilité. Et nous contrôlons l'amplification de votre contenu de manière assez importante. Et les gens normaux ne savent pas à quel point», nous a dit un ingénieur de Twitter. Deux autres employés de Twitter l'ont confirmé.
Le groupe qui décidait de limiter la portée de certains utilisateurs était le Strategic Response Team - Global Escalation Team, ou SRT-GET. Il traitait souvent jusqu'à 200 «cas» par jour.
Mais il existait un niveau au-delà de la verbalisation officielle, au-delà des modérateurs de base qui suivaient la politique de l'entreprise sur le papier. Il s'agit du «Site Integrity Policy, Policy Escalation Support», connu sous le nom de «SIP-PES».
Ce groupe secret comprenait le responsable des affaires juridiques, des politiques et de la confiance (Vijaya Gadde), le responsable mondial de la confiance et de la sécurité (Yoel Roth), les PDG Jack Dorsey et Parag Agrawal, ainsi que d'autres personnes.
C'est ici que les décisions les plus importantes et les plus sensibles politiquement sont prises. «Pensez à un compte controversé à fort nombre de followers», nous a dit un autre employé de Twitter. Pour ceux-ci «il n'y aurait pas de ticket ou quoi que ce soit».
Un des comptes qui s'est élevé à ce niveau d'examen minutieux était @libsoftiktok, un compte qui figurait sur la «liste noire des tendances» et qui était désigné comme «Ne pas agir sur l'utilisateur sans consulter le SIP-PES».

Dans des messages internes sur Slack, des employés de Twitter ont parlé d'utiliser des moyens techniques pour restreindre la visibilité des tweets et des sujets. Voici ce que dit Yoel Roth, alors responsable mondial de la confiance et de la sécurité chez Twitter, dans un message direct à un collègue au début de 2021:

Six jours plus tard, dans un message direct avec un employé de l'équipe de recherche sur la santé, la désinformation, la vie privée et l'identité, Roth a demandé plus de recherches pour soutenir l'expansion des «interventions politiques non suppressives comme les engagements de désactivation et le filtrage de la désamplification/visibilité».

Roth a écrit: «L'hypothèse qui sous-tend une grande partie de ce que nous avons mis en œuvre est que si l'exposition à, par exemple, la désinformation cause directement un préjudice, nous devrions utiliser des remèdes qui réduisent l'exposition, et limiter la diffusion/la viralité du contenu est un bon moyen d'y parvenir.»
Il a ajouté: «Nous avons obtenu l'accord de Jack pour la mise en œuvre de cette mesure en faveur de l'intégrité civique à court terme, mais nous allons devoir présenter des arguments plus solides pour l'intégrer dans notre répertoire de remédiations politiques – en particulier pour d'autres domaines politiques.»
Bari Weiss précise encore pour conclure que d’autres révélations sont à venir, puisque des membres de son équipe ont eu un accès «large et étendu aux fichiers de Twitter» à la seule condition que leurs trouvailles soient d’abord publiées sur le réseau social en avant-première.
Il y a quelques jours à peine, le premier volet des #TwitterFiles été révélé au grand jour. Toutes ces mesurent auraient servi à couvrir le scandale entourant Hunter Biden afin d'assurer à son père Joe toutes ses chances d'être élu à la tête des Etats-Unis.
Alors, qui pilote ce SIP-PES? Ces stratagèmes ont-ils également cours sur d'autres réseaux sociaux (bien que le scandale Cambridge Analytica ne laisse que peu de doutes sur la question)? Dans quelle mesure est-ce que les journalistes du monde entier – pour qui Twitter est un outil capital depuis sa création – ont pu être influencés par ces aiguillages arbitraires dans la création non seulement de leurs articles mais également de leur opinion?
Autant de questions auxquelles L’impertinent tentera de répondre dans l’une de ses prochaines enquêtes.
tous les réseaux sociaux font pareil et ces annonces ne m'ont même pas surpris. modérer une telle quantité d'information est très complexe et dès que des outils sont développés pour le faire il fallait s'attendre à ce genre de pratiques. le contrôle de l'information allait attirer quoiqu'il arrive des groupes d'influences.
la neutralité peut-elle exister sur une telle plateforme?
l’algorithme qui va mettre en avant certaines informations le fera car on l'aura instruit de cette manière. en décidant quel contenu sera promu ou non cela créé tout de suite un biais.
l'humain sera toujours faillible et Twitter n'est qu'un outil. il représente l'infini palette de ce dont on est capable. et plutôt que d'essayer de refouler/modérer ce qu'il y a…
Aussi passionnant qu'un roman policier. Bravo Amèle, le suspens est réussi.
Vivement la suite.
Suzette Sandoz