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Article rédigé par :

Amèle Debey

Indépendants, entre résilience et persévérance

Dernière mise à jour : 29 mars 2024

La crise du Covid-19 allait réinventer notre manière de consommer, s’enthousiasmaient les optimistes, redistribuer les cartes. Nous allions nous rendre compte que nous pouvions très bien vivre sans aller faire les magasins tous les deux jours, que le télétravail était une solution pratique et fiable et que nous pouvions survivre sans prendre l’avion sur un coup de tête. Une fois la crise passée, une réinvention de notre système économique, un changement profond de nos habitudes de consommation sont-ils vraiment possibles? Dans nos sociétés basées sur la marchandisation et le profit, une remise en question pérenne a-t-elle des chances de voir le jour? Bloqué par le semi-confinement et par l’angoisse du lendemain, le peuple tarde à user de son pouvoir de modifier le système. Mais la persévérance des entrepreneurs qui inventent de nouvelles manières de mener à bien leur activité donnerait presque envie de croire en l’impossible.

© Pxhere

Depuis mi-mars, la Suisse est à l’arrêt. Si aucun confinement n’a été officiellement imposé à la population, à l’inverse de nos voisins français ou italiens, nous n’avons pas échappé à la cessation de la grande majorité des activités. Un uppercut inattendu qui secoue notre économie, bien plus que notre système de santé, puisque 37% des actifs dont désormais au chômage partiel (à savoir 1,9 million de personnes). Des chiffres qui atteignent même les 50% dans le Jura et au Tessin. Quant à l’endettement des entreprises qui ont fait appel au crédit transitoire, il s’élève à 17 milliards de francs.


Un renouveau, vraiment?


Pour ceux qui voulaient voir en cette crise un nouveau souffle, tant pour la planète que sur nos habitudes de consommation, la désillusion s’est fait sentir progressivement, dès le début: seuls les supermarchés ont été autorisés à rester ouverts, contrairement aux étals en plein air, offrant un terrain plus propice que jamais à la concurrence déloyale. Les petits producteurs, liés par des accords exclusifs de distribution avec les grandes surfaces, ont été pris à la gorge. Au premier signe de relâchement des mesures, le lundi 27 avril, des files de consommateurs stationnés devant certaines grandes enseignes, telles que McDonald’s et Hornbach, prouvent à quel point David est encore loin de faire pâlir Goliath.

Comme après tous les premiers de l’An, nos bonnes résolutions disparaissent-elles sous le tapis aux premiers effluves de Big Mac, ou cette faiblesse passagère des premières libertés retrouvées ne serait-elle que cela? Cette crise nous donnera-t-elle l’impulsion nécessaire à réinventer notre système économique?

«Je suis un peu pessimiste par rapport à ça, explique Myret Zaki, ancienne rédactrice en chef de Bilan, devenue conseillère en stratégies de leaders d’opinion. Je pense que les réflexions qui auraient déjà pu commencer il y a des semaines n’ont pas du tout démarré. Le débat public et les autorités sont restés dans les mesures d’urgence. Et puis, surtout, les plans d’aide eux-mêmes n’ont pas pris l’orientation de soutenir la transition vers une économie plus durable.»


Le consommateur, «l’entité la plus puissante de l’économie»


Malgré son pessimisme, Myret Zaki entrevoit une lueur d’espoir: «Le changement ne pourra venir que des citoyens, s’ils ressentent un ras-le-bol et qu’il est temps de revoir la définition même de la croissance, explique la spécialiste en finances et en économie, auteure du best-seller UBS, les dessous d’un scandale. Uniquement à condition qu’ils décident que c’est par eux que le changement doit venir, en tant que citoyen, en tant qu’électeur et en tant que consommateur.»


Selon la conclusion d’une étude de la FRC (Fédération romande des consommateurs) datant de 2017 sur le prix de l’alimentation durable: «Les régimes alimentaires qui émettent le moins de CO2 sont ceux qui affichent les budgets les moins chers, même en bio». Bien consommer n’est donc pas une question de moyens.

Quantité, impact et budget des régimes alimentaires. © FRC


De la résilience à la persévérance

Le peuple, ce sont aussi ces indépendants qui représentent le tissu économique du pays. Beaucoup ont eu le sentiment de se faire lâcher par le gouvernement et de payer désormais leur volonté d’émancipation au prix fort. «Le Conseil fédéral a reconnu la nature exceptionnelle de cette crise en engageant plus de 60 milliards de francs d’aide à l’économie, insiste Guy Parmelin, chef du Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche. Les fonds mis à disposition par la Confédération permettent aux entrepreneurs qui ont de bonnes idées et qui sont prêts à prendre un certain risque d’accéder à des facilités de crédits. Mais le Conseil fédéral ne souhaite pas s’immiscer dans les décisions économiques des entrepreneurs.»

 
 

Dès lors, ceux qui ont fait appel à l’APG (assurance perte de gain) pour tenter de garder la tête hors de l’eau déchantent. Sur le groupe Facebook créé à l’occasion de la pandémie, beaucoup dénoncent un traitement lent, souvent injuste ou encore incompréhensible de leurs demandes d’aides. Calculées en fonction des 80% du revenu moyen brut déclaré de l’activité – avec un plafond à 196CHF/jour – certaines allocations ne dépassent pas les 14 CHF/jour et sont soumises aux cotisations AVS.

Mais beaucoup d’indépendants ne se laissent pas abattre. Dans le secteur alimentaire, de nombreux restaurants ont développé une offre de livraison ou de plats à emporter. Les restaurateurs du Bœuf Rouge de Crassier (VD), par exemple, ont installé un barbecue à l’extérieur de leur établissement, au bord de la route: «Dès le 16 mars nous avons pu compter sur nos clients habituels mais aussi sur des personnes de passage», explique Rémy Cantale, qui parvient à toucher 15% de son chiffre d’affaires mensuel. Le jeune homme a particulièrement noté la bienveillance retrouvée des clients depuis le début du confinement: «Quand nous avions le restaurant, tout était plus formel: le vouvoiement était de mise, le service devait être rigoureux et efficace. Avec notre stand dehors, nous interagissons différemment avec nos clients: nous avons le temps d'échanger, ils nous encouragent et nous soutiennent, une certaine proximité (non pas physique mais affective) s'est installée et c'est beaucoup plus agréable de travailler dans ces conditions. Mieux: les commentaires des éternels clients insatisfaits sur internet ont stoppé net.»


© Rémy Cantale

A Fribourg, le responsable du restaurant Alphabet, qui gère également un hôtel, fait les livraisons lui-même: «J'emploie encore un cuisinier par jour (environ 1.50 heure de travail) et une femme de chambre quelques heures par semaine. Le reste de l'équipe (16 personnes) est à 100% en RHT (demandes d’indemnités en cas de réduction de l’horaire de travail, ndlr). On fait entre 10-15% du chiffre d'affaires d'avant.» Content d’avoir un contact direct et régulier avec sa clientèle, François Baumann compte conserver cette nouveauté, notamment en s’associant avec Smood: «Du fait qu'on a aussi cherché (et trouvé) de nouveaux marchés avec notre service de livraison, nous sommes en train de chercher à maintenir nos offres de livraison les plus pertinentes assurées par nos soins.»

Depuis le début du confinement, 27 nouveaux restaurants suisses se sont inscrits sur la plateforme UberEats. Douze à Zurich, neuf à Genève et six à Lausanne.

Sur Internet, des bars proposent également de livrer des cocktails; l’entreprise Dame Gigembre, qui livrait déjà ses jus, a profité du confinement pour s’associer avec Smood et gagner en visibilité. Ce qui lui a permis de multiplier ses commandes par dix depuis le début du confinement.


«Le consommateur a un pouvoir énorme, dont il ne se rend pas toujours compte, reprend Myret Zaki. C’est l’entité la plus puissante de l’économie. Quand le consommateur, ou le client de banque, ou le citoyen exprime vraiment ses choix, c’est lui qui dicte toute l’offre. C’est la demande qui dicte l’offre. C’est un pouvoir gigantesque, mais il faut se mobiliser par réseaux. C’est aux consommateurs de s’organiser et d’aller dans la direction qu’ils veulent que l’économie prenne.»

Apprendre à se réinventer

«Nous avons mis en place, dès le début de la crise, des mesures toutes simples, explique Marc Atallah, directeur de La Maison d’Ailleurs, musée de la science-fiction d’Yverdon (VD). Notre public ne pouvant plus venir à nous, c’était à nous de venir vers lui. C’est pour cela que la première mesure qui a été mise en place fut de proposer, chaque jour, des capsules vidéo intitulées Un bout d’Ailleurs chez vous. On y parle de l’exposition actuelle sur les utopies et les dystopies, de livres, de bandes dessinées, d’art – mais aussi, en filigrane, de l’âme de la Maison d’Ailleurs, de cette pulsation de révolte qui anime l’équipe du musée, une révolte saine, une lutte pour la liberté. À cette mesure sont venues s’en ajouter d’autres: une Playlist d’Ailleurs via la page Facebook du musée, des livraisons de jeux, jouets, livres, bandes dessinées, maquettes et autres œuvres d’art à domicile, etc. On ne chôme pas! Il était exclu pour moi que la Maison d’Ailleurs – ce lieu de (ré)volte – s’enferme dans ses murs: elle devait vivre, exister, s’ouvrir!»


Sacheen Sierro, consultante marketing, a elle aussi profité de la crise pour revoir son activité et repartir plus fort que jamais à la fin du confinement, malgré des pertes financières énormes: «Selon les domaines, on a lancé des chaînes YouTube, des partages de conseils et recettes, des consultations en ligne et des boutiques e-commerce. Ensuite, j'ai tenté d'aider ceux que je pouvais à ‘se digitaliser’, explique-t-elle. J'ai participé à des séances de brainstorming sur la nouvelle forme à donner à nos entreprises et à notre économie. Pour beaucoup, la crise était un frein, un repli sur soi. Alors que les opportunités sont au contraire devenues multiples, sans limite et sans frontières (…) Tout ce que j'avais toujours remis à plus tard est enfin sur le point d'arriver.»


Corinne Favre, coiffeuse indépendante depuis 25 ans, a continué à vendre ses produits: «Ce n’est pas énorme en termes de chiffre mais cela m’a permis de maintenir le lien et je dirais même de beaucoup le renforcer. Comme je travaille avec des colorations végétales je leur ai préparé leur mélange et j’ai fait un tutoriel que je leur envoie. On a fait des appels visio lorsqu’elles le voulaient pendant qu’elles posaient leur couleur et on s’est bien amusée. Ça, c’est très positif et je me suis rendu compte que j’ai plus d’importance à leurs yeux que je ne le pensais».


D'autres, comme Nico Kids-Trip, organisateurs d'anniversaires et de camps pour enfants, a créé une émission Quiz quotidienne «pour les petits et les grands»; Asha Zadio Valley, qui organise des centres aérés pour des enfants de 4 à 10 ans a décidé de collaborer avec une illustratrice lausannoise pour créer un coloriage en format géant sur affiches qui sont ensuite vendues; Pierre Cornuel, écrivain et dessinateur de la région parisienne a fait des lectures de contes aux enfants depuis son balcon, avec quelques concours de dessin en prime.


© Facebook/Pierre Cornuel


L’ouverture vers les autres

En choisissant de ne pas se laisser abattre, tous ces indépendants ont appris l’importance de tisser des liens durables avec leur clientèle afin de développer les échanges de proximité, et surtout de ne pas compter sur la Confédération pour leur venir en aide en cas de pépin. D’autres, inspirés à se lancer dans une introspection quasi philosophique, préfèrent ne voir que du positif à cette catastrophe:


Comme Marc Atallah, également maître d’enseignement et de recherche à l’UNIL. Les changements sont bénéfiques, selon lui, mais de nombreux défis nous attendent encore: «Il faudra reconstruire la confiance – dans la vie, en premier lieu; dans l’homme, en second lieu – et rappeler, avec toute l’ingéniosité dont nous pourrions faire preuve mais aussi avec la conscience de nos limites, que nous sommes, toutes et tous, grâce à la culture, des êtres de liberté, qui peuvent à chaque instant choisir entre le repli sur soi et l’ouverture au monde; que face à une crise, nous avons le droit d’être effrayés mais aussi courageux; que la grandeur humaine s’exprime dans l’humilité et dans la possibilité de questionner ce qui nous entoure. L’attitude de repli, selon moi, est mortifère, car la Vie est croissance, transformation, tentative, courage, mouvement. Quant à l’attitude d’ouverture, et je crois que la culture y puise ses origines, elle nous permet de construire, d’affronter, de créer, de nous réinventer, de sortir de l’immobilisme. Aujourd’hui, et je ne crois pas trop me tromper en disant cela, une partie d’entre nous est confinée dans son immobilisme – un peu dans la droite ligne du ‘monde d’avant’ qui nous enfermaient dans nos quotidiens ou dans nos smartphones –, incapable de se mettre en mouvement; et c’est ce mouvement que nous devons retrouver, ce mouvement de notre âme, ce mouvement de nos êtres – car, sans ce mouvement, sans la capacité à être critiques, nous ne pourrons pas nous réinventer, nous resterons ‘esclaves’ de nos opinions, de nos médias, de l’avis des autres.»

 
 

En conclusion, si cette crise pouvait avoir pour conséquence de sortir la population suisse de sa léthargie, de lui donner enfin le goût de la révolte, de réaliser que si elle vit dans un des pays les plus riches du monde, il n’en est pas moins bien placé dans la liste des pays les moins égalitaires, alors elle aura prouvé sa nécessité.


Et peut-être qu’après tout, l’espoir existe encore…

1 Comment


Pepper Mint
Pepper Mint
May 04, 2020

C’est votre 2ème article que je lis. Intéressants les deux, même si le premier m’avait dérangé quand vous parliez de petite grippe ou quand vous faisiez passer la chloroquine pour un remède miracle. Question qui n’a rien ou peu à voir avec ce que vous avez écrit aujourd’hui: à quand un article de votre part sur l’inégalité des salaires entre les sexes en Suisse ?‬

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