Entre lassitude et colère, les profs vaudois réagissent à l’interdiction des débats
- Amèle Debey
- 24 sept. 2023
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 mars 2024
Le ministre vaudois de l’éducation, Frédéric Borloz, a décidé d’interdire les débats contradictoires entre candidats organisés dans les lieux de formation dix semaines avant les élections fédérales. Commentée dans tout le pays, cette directive a fait bondir la gauche – syndicats en tête – et une partie du centre. Mais les enseignants, qu’en pensent-ils? L’Impertinent leur a posé la question.

© Facebook/Unsplash
Le 31 août dernier, les directions des établissements de l’enseignement postobligatoire et les membres du personnel enseignant ont reçu une directive des directions générales, promulguée par le département de l'Education et de la Formation (DEF), indiquant l’interdiction de tout débat contradictoire entre candidats dans les écoles et gymnases, à l’approche des élections fédérales. Cet exercice, régulièrement proposé dans tout le pays, est désormais prohibé dans le canton de Vaud. Les événements prévus dans plusieurs établissements de la région devront donc être annulés.
C’était notamment le cas au sein du gymnase Auguste Piccard, où un débat réunissant pas moins de 300 élèves devait avoir lieu le 26 septembre. Face à eux, les représentants des partis jeunes. «Notre idée était d’avoir des jeunes qui parlent aux jeunes. Tous les partis étaient représentés, nous explique un professeur de cet établissement que nous appellerons Thomas*. Je m’étonne de la décision du conseiller d’Etat. Il n’y a rien de moins consensuel qu’un débat contradictoire. Je ne vois pas où est le problème et je ne suis pas le seul manifestement.»
Selon lui, cette décision politique est le fruit d’une mauvaise compréhension du terrain: «Si vous regardez le débat au Parlement sur cet objet, Borloz a affirmé voir peu de politiciens le solliciter pour organiser ces débats hors des élections. Ce n’est absolument pas comme ça que ça se passe! Ce n’est jamais un politicien qui vient demander à participer à un débat dans un gymnase. C’est le contraire! Ce sont les enseignants qui viennent chercher les candidats, en prenant soin que tout l’échiquier politique soit représenté.»
«Il est difficile d’intéresser les élèves à la politique»
Quant au délai de dix semaines, Thomas ne le trouve pas crédible: «Si on veut faire ça avant les élections fédérales, ça veut dire en juin, quand les élèves sont en vacances. Et après, à la fin de l’année, les troisièmes ont des examens et ne pourraient pas y participer. Si on les organise à cette période, c’est parce que ça fait partie de l’actualité et qu’il y a un élan de la part des élèves pour en parler. C’est dommage de ne pas en profiter.»
Thomas déplore le fait que l’on mette des bâtons dans les roues des professeurs alors qu’il est déjà «difficile d’intéresser les élèves à la politique».
Les récentes interviews de Frédéric Borloz, dont celle accordée aux journaux de Tamedia, le laisse pantois: «Quand on a un politicien content que l’on protège les enfants des idées politiques, je trouve cela un peu bizarre. C’est ainsi que se nourrit le débat démocratique.»
Toujours au gymnase Auguste Piccard, une autre enseignante, que nous appellerons Jeanne, se dit «extrêmement fâchée». Elle estime que cette décision dénote un cruel manque de confiance du département envers le corps enseignant: «On nous confie des ados à l’année, on nous donne des responsabilités qui vont avec le métier et là, tout d’un coup, on nous accuse de faire de la propagande. C’est une insulte à notre intégrité! (…) Je reçois régulièrement des félicitations de M. Borloz pour mon implication dans mon travail, mais dès qu’il y a des gens qui proposent des initiatives qui sortent du minimum obligatoire dans notre enseignement, on leur coupe les ailes. C’est complètement contre-productif».
Pour Jeanne, faire le lien entre éducation et société civile fait partie du rôle de l’enseignant. Elle craint que cette interdiction ne bride les professeurs et ait une influence négative sur leur envie d’entreprendre.
«La volonté déclarée par M. Borloz de protéger les élèves de la politique en fait une maladie honteuse ou un vice caché. Le chef du DEF devrait consulter un psychiatre pour gérer sa relation problématique avec la politique plutôt que d’en faire souffrir les citoyens au service desquels il a été élu», conclut-elle.
«Si les politiciens veulent s’exprimer, ils le font en dehors des zones sensibles»
«On est très déçus et on pense qu’il s’agit d’une surréaction. Dans d’autres cantons, ça ne se passe pas comme ça, enchaîne Bastien*, un autre professeur d’Auguste Piccard, qui se demande si les lignes vont bouger après les élections fédérales. Avant, le département était dirigé par une socialiste, qui a également eu son lot de problèmes avec les enseignants. Si la gauche récupérait ce dicastère, probablement qu’elle ne tiendrait pas le même discours et que la situation changerait.»
«Cette décision est absurde, d’autant qu’il s’agit d’une tradition bien établie, notamment par les profs d’histoire qui faisaient ça depuis longtemps, ajoute Christelle*, une autre professeure. Tout le monde dit qu’il s’agissait d’un bon moyen de politiser les jeunes à qui on reproche de ne pas se politiser».
Du côté du gymnase du Bugnon, un enseignant affirme comprendre que l’on interdise les interventions de personnes externes en classe. «J’estime que ce n’est pas vraiment à l’école, juste avant les élections, d’effectuer ceci. Si les politiciens veulent s’exprimer, ils le font en dehors des zones sensibles. Cela me parait justifié à titre personnel.» Il affirme que cette décision ne change en rien sa manière d’aborder la politique avec ses élèves et continuera d’éplucher les sujets d’actualité en détail.
Climat de plomb
Dans la plupart des bouches, on déplore la difficulté de s’exprimer librement, l’inflexibilité de l’administration, la rigidité du département. Qui va jusqu’à influencer les directeurs d’établissements dont la frilosité est relevée par bon nombre de nos interlocuteurs.
«Il y a bien une espèce de doxa qui s’est constituée au département depuis plusieurs mois»
Comme nous l’avons appris durant notre enquête, un débat a été annulé dans un gymnase vaudois avant même la publication de la directive Borloz en août, qui aurait été publiée en réaction à une demande de deux candidats de gauche en juin.
«Pendant la semaine spéciale, qui a lieu du 3 au 6 avril, un débat a été annulé après un coup de fil du directeur à la hiérarchie, nous explique Clément*, un professeur de cet établissement lausannois. Il y a eu des protestations. Ils ont récolté plus de 70 à 80 signatures sur 120 profs. Alors qu’il suffit de 20 signatures pour organiser une conférence des maîtres. Elle aura lieu en novembre». Selon cet enseignant: «Il y a bien une espèce de doxa qui s’est constituée au département depuis plusieurs mois».
Une des collègues de Clément* confie: «À mon avis, les directeurs sont moins courageux et/ou moins libres et/ou plus soumis à l'autorité que par le passé. À mon humble avis, ils sont désormais choisis moins en fonction de leur vision de l'école que de leur docilité.»
Interrogé, le directeur de cet établissement explique «L’activité telle que proposée ne garantissait pas une pluralité des points de vue et la neutralité requise par le cadre scolaire. Une des principales missions d’un établissement scolaire est de préparer les élèves à devenir des citoyennes et des citoyens, capables de se forger leur propre opinion sur des bases neutres, dans un cadre où toute forme de propagande, notamment politique ou religieuse, est bannie. Pour cette raison cette activité prévue dans le cadre d’une semaine sur la durabilité n’a pas pu avoir lieu.» Selon le département, la décision a été prise au niveau de l’établissement, par le directeur, après consultation du conseil de direction du gymnase.
Pourtant, l’article 17 de la loi sur l’enseignement obligatoire (LEO) stipule qu’«en cas de doute sur l’opportunité ou la qualité d’une intervention, le directeur transmet la demande au directeur général». Puis: «Le département fixe dans une directive le cadre des interventions qui peuvent être admises.»
Une interview qui ne passe pas
Elisa*, enseignante au gymnase de Renens, est outrée par cette interdiction. Elle souligne l’impossibilité de «faire sans le débat contradictoire» dans les branches liées aux sciences humaines. «J’ai souvent des élèves qui sont en troisième année de gymnase, qui sont des adultes et qui savent pertinemment qu'ils peuvent être ou ne pas être en accord avec les auteurs des textes que l'on aborde, d'accord ou en désaccord avec mes propos, ou encore adopter des positions qui diffèrent de celles de leurs camarades. Je les encourage à penser par eux-mêmes – ce qu'ils savent généralement déjà faire – et à prendre plus solidement position de manière argumentée.»
Dans son interview avec Ariane Dayer de Tamedia, Frédéric Borloz déclare notamment que l’on «n’a pas besoin de demander à tous les jeunes de 18 ans de voter» parce que «cela se construit plus tard, quand on se met en ménage et qu’on envisage d’avoir des enfants».
Des propos largement condamnés par les professeurs interrogés, dont Elisa: «Et les gens qui ne veulent pas d’enfant? Qui veulent rester célibataire? C’est vraiment une vision normalisante et uniforme… déplore-t-elle, avant de relever: par ailleurs chacun peut observer qu'il y a nombre d'affiches électorales juste devant les écoles primaires et secondaires. Les enfants lisent également la presse gratuite. C’est trop facile de décréter si et quand on instrumentalise les enfants ou non. Précisons encore que les enseignants qui se sentent dépassés par l’exercice du débat contradictoire ne sont pas ceux qui vont se lancer dans une telle organisation.»
En plus de déplorer le fond, Elisa souligne les problèmes de formes d’une directive non signée, qui a été envoyée aux médias avant ses destinataires initiaux. Elle fait l'objet d'un recours dont la recevabilité est actuellement étudiée par la Cour constitutionnelle. «Soupçonner un certain amateurisme de la part des professeurs dans l’organisation des débats et faire les choses de façon aussi peu professionnelle, c’est un comble.»
«La nouvelle mandature n’arrange pas les choses»
Et de conclure: «Je pense aussi que cette interdiction montre à quel point le DEF prend les jeunes gens pour des imbéciles, totalement incapables de discuter d'un propos, d'élaborer une argumentation, bref d'avoir une position critique sur le monde contemporain. Bien au contraire, ces jeunes sont intelligents et savent déjà assez bien se positionner. Je suis convaincue qu’ils ont un esprit critique vif et que notre travail, outre la transmission de savoirs, consiste aussi à cultiver cet esprit critique pour qu'il se développe plus encore.»
Les médias ont reçu la directive avant les directeurs et enseignants.
Christophe*, enseignant au gymnase de Burier, abonde dans le même sens: «Je pense que l’on infantilise les gymnasiens. Pour moi c’est un comportement et des décisions qui sont de plus en plus courantes dans l’administration des gymnases. La nouvelle mandature n’arrange pas les choses.
Et d’ajouter: «Ce n’est pas une interdiction pure, elle distingue les votations et les élections. Quand bien même, c’est une façon d’infantiliser la population étudiante. A partir du moment où les règles sont respectées, où les gens qui débattent représentent l’entier du spectre politique, je ne vois pas où est le problème.»
Comme la plupart de ses collègues, Christophe n’est pas sûr que les enseignants soient unanimes sur le sujet. Encore moins que le corps enseignant veuille se mobiliser, après la lutte en rapport avec l’indexation. «Il manifeste son incompréhension, mais de là à se battre… Pour faire bouger les départements, il faut des actions fortes», selon lui.
«Certains collègues font très clairement de la propagande unilatérale en classe»
Parmi les professeurs interrogés, il y a aussi Françoise*, du gymnase de Renens, qui estime que la propagande est omniprésente dans les établissements scolaires. Selon elle, s’attaquer au débat contradictoire est le contraire de ce qu’il faut faire pour rétablir la neutralité.
«Si cette décision marquait un tournant par rapport au mandat précédent, cela me réjouirait, commence-t-elle. Certains courants politiques ont toute la place pour faire leur propagande et leurs événements. Je pense notamment au LGBT, qui est très présent. Certains collègues font très clairement de la propagande unilatérale en classe. Le climat est également un thème récurrent sur lequel il n’est permis qu’un seul avis. Ceux qui pensent différemment doivent se cacher. Il m’est arrivé de me faire prendre à parti par d’autres professeurs lorsque j’ai exprimé un avis contraire au leur. Je me fais du souci pour l’absence de dialogue entre différents courants politiques.»
Les collèges peu concernés
Même s’il n’y a pas eu de débat politique à Grandson ces dernières décennies, nous avons recueilli le témoignage d’une enseignante qui a un avis sur la question: «Je trouve cette décision complètement crétine. Car cela met un doute sur quelque chose qui ne se produit pas, ou très peu: en 25 ans de carrière, aucun de mes élèves ne m’a parlé de tentative de conviction politique par un prof. Ce que tout le monde lit derrière, c’est la pêche aux voix en passant par les élèves. Je trouve que cela en dit beaucoup plus sur Frédéric Borloz et sur son parti qui pensent que l’on va convaincre les parents d’élèves, via leurs enfants, de voter à gauche.»
Un prof de collège lausannois tempère: «A ma connaissance, il s’agit de débats dirigés qui partent avec des présupposés. Avant, il y avait un devoir de réserve, mais certains profs font de la politique et vous disent ce que vous devez penser. Il y a de la propagande dans les collèges. Faut-il pour autant l’interdire? Eviter le débat? Notre rôle d’enseignant est de transmettre. Il faut justement apprendre aux élèves à débattre.
Aujourd’hui, soit on est pro, soit on est anti, il n’y a jamais de nuances. Je ne suis pas d’accord avec Borloz, mais pas non plus d’accord avec la façon dont les choses se passent. C’est une question de nuances. Avec cette interdiction, on continue à faire la même chose: à diviser.»
«Les gens ont peur de parler»
Afin de rassembler ces témoignages, nous avons dû promettre l’anonymat à leurs auteurs qui tous expriment une peur des représailles, entretenue par la hiérarchie. Beaucoup ont d'ailleurs refusé de s'exprimer. Une situation qui ne date pas de l’arrivée de la droite à la tête du département, comme l’explique Françoise-Emmanuelle Nicolet, présidente de l'AVMG-SUD et secrétaire fédérale SUD:
«On nous rappelle sans arrêt que les choses sont confidentielles, qu’il y a un devoir de fidélité, de réserve. C’est excessif. Les gens ont peur de parler et pas seulement dans les gymnases. Prendre la parole est devenu quelque chose d’héroïque, explique-t-elle. Cela ne date pas d’hier. La prise de parole est considérée comme une forme de conflit. Toute discussion est perçue par la hiérarchie comme un acte de conflictualisation des rapports de travail. Demander l’application de la loi peut être considéré comme une revendication, elle-même considérée comme un acte agressif envers l’employeur. C'est complètement dingue!»
*Identités connues de la rédaction
Cet article a le grand mérite de donner la parole, sur la place publique, à des enseignantes et enseignants qui, c’est l’évidence, n’ont objectivement pas le droit de s’exprimer librement en dehors de leur classe (et parfois même dans les classes, d’ailleurs, l’autocensure étant devenue un réflexe conditionné ces derniers temps). De fait, ils et elles savent très précisément les représailles qu’on peut leur faire subir s’ils ou elles s’adressent à la presse, depuis la simple convocation « recadrante » chez le directeur (notée au dossier personnel) jusqu’à l’avertissement ou au licenciement immédiat facilité depuis la disparition du statut de fonctionnaire en 2003. C’est ici la stricte réalité et l’anonymat obligatoire pratiqué dans cet article en fait foi. Pour préciser…
La démarche de MM Maillard et Mahaim était inadmissible. La directive est très claire: "Cette injonction ne concerne que les débats de type électoral* (sic), autrement dit, candidats s'abstenir. C'est une question de bon sens et de respect de l'égalité entre touts les candidats. Merci d'avoir donné le texte de la directive
C'est très rigolo de voir un corps enseignant majoritairement de gauche s'offusquer que l'Etat soit directif pour empêcher une forme de politisation de l'enseignement.
Où étaient-ils lorsque l'Etat a imposé une vision totalitaire et une gestion purement politique - et absolument pas sanitaire ni scientifique -, en matière de santé publique en 2020, 21, 22??? Ils jouaient aux Legos?
Au fond, le sujet est anecdotique, car ce n'est pas lors de tels exercices en classe que les jeunes vont réellement forger leurs convictions personnelles profondes.
Personnellement, je trouve tellement pitoyable des candidats qui iraient racoler partout où ils ont leurs entrées que ça devient évident que c'est une décision qui soulage probablement les minorités (je parle de minorités politiques réelles,…
Dommage qu'il y ait autant de réactions négatives à ce projet qui aurait pu être intéressant, d'une part, mais d'autre-part, lorsque l'on lit que ce débat serait "avec les jeunes, pour les jeunes", on comprend aisément les dérives que cela permettrait, bien que beaucoup de jeunes soient suffisamment intelligents pour faire la part des choses.
En effet, derrière cette idée, une discrimation jeunes/aînés transparaît et lorsque l'on connaît les dérives d'une partie de l'enseignement qui veut ABSOLUMENT imposer les théories fumeuses LGBTQI+ (c'est quoi le + ?), on est en droit de suspecter un manque d'objectivité, non ?? Le prosélytisme est à fuir comme la peste.
Heureusement que votre article laisse un peu la parole à des enseignents qui voient…
Tiens on en parlait justement avec une amie enseignante qui comme « Françoise » subit la propagande gauchiste venant de l’état de Vaud dans les gymnase. Elle n’ose plus émettre un avis « contraire« . car elle c’est déjà fait harceler en le faisant.
elle organise régulièrement de véritable débat avec ces élèves. C’est à dire « pour et contre ».
Elle est soulagée de cette décisio, car il y avait des « débats« organisés avec invitation de politicien… de gauche uniquement!!! On voit malheureusement arriver en Suisse une gauche extrémiste qui veut absolument faire passer ces idée… c’est très triste
Donc Merci Monsieur Borloz qui n’est pas « contre les débats », mais contre la propagande