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Article rédigé par :

Amèle Debey

A la tête d’un trafic nocturne de livraison d’alcool, il assure que la police est au courant

Dernière mise à jour : 7 août 2023

C’est un secret bien gardé des initiés: à Lausanne et sa région, un service clandestin de livraison d’alcool permet aux clubbeurs et autres fêtards de «faire le plein» au beau milieu de la nuit. Pour la première fois, l’un des patrons d’une de ces entreprises pirates donne sa version des faits. Il assure que la police municipale tolère ses activités.

Les jeunes ont de plus en plus de facilité à se procurer de l'alcool.
Les jeunes ont de plus en plus de facilité à se procurer de l'alcool.
© Pixabay

Tous les week-ends, en sortant de soirée au beau milieu de la nuit, Clara* a envie de continuer la fête chez elle, loin de l’agitation lausannoise et des consommations hors de prix. Pour son after, elle n’a pas besoin de prévoir quoi que ce soit. Les magasins sont fermés, mais il lui suffit de contacter un service de livraison d’alcool à domicile par SMS pour avoir sa bouteille de vodka livrée dans les minutes qui suivent, avec gobelets, diluants, chips et bonbons. Le tout pour 45 francs et aucune autre vérification que l’estimation visuelle du vendeur sur l’âge supposé de l’acheteuse.


Pour la première fois, l’un de ces trafiquants a accepté d’ouvrir les portes de son business à la presse. Nous l’appellerons Mathieu*. Il explique être actif dans tout le district lausannois, livrer à «un cercle privé» et avoir «une activité non-officielle» qui ne l’oblige pas à faire des contrôles d’identité, ni à posséder la licence nécessaire à la vente d’alcool. «Cela dit, précise-t-il, pour des raisons morales, si on a un doute sur l’âge d’un jeune, on lui demande sa carte. Pareil lorsqu’une personne est trop ivre ou fait trop de bruit, rien ne nous oblige à la livrer.»


Depuis deux ans d’un métier illégal mais lucratif, le bouche-à-oreille fonctionne à merveille et Mathieu ne chôme pas. Le chauffeur-vendeur compte environ 300 clients dans tout le district et réalise une marge de 15 à 20 francs la bouteille. Un cercle de moins en moins privé.


L’offre et la demande


Fièrement, cet autoentrepreneur d’un nouveau genre nous explique qu’il a de tout: de l’alcool fort, comme vodka ou rhum, mais également du vin et de la bière. Son public est surtout composé de jeunes qui privilégient la qualité. «Ce que j’achète c’est Smirnoff et Absolute. Personne ne va acheter de la vodka bas de gamme.» Il précise éviter les marques trop chères car son public cible ne dépasse pas 50 francs la bouteille. «On vit dans une période où les livraisons n’ont jamais été aussi présentes, se justifie Mathieu. Les gens préfèrent faire la fête entre eux, tranquilles à la maison. On est arrivé dans la période de l’ubérisation. C’est l’offre et la demande et celle-ci est importante.»


Pendant la semaine, il travaille en solo, car le rythme est moins soutenu. Mais le week-end, ils sont deux à parcourir les rues de Lausanne et de sa région dans sa voiture munie de cinq glacières afin de livrer des bouteilles aux jeunes qui ont envie de boire. Car les magasins cessent de vendre de l’alcool à partir de 20h depuis 2014 (à part pour le vin). Mathieu, lui, livre de 21h à 3h du matin la semaine et jusqu’à 5h le week-end.


«Les bouteilles sont achetées en Suisse, je paie ma TVA, l’Etat ne dit rien et la police ne s’en occupe pas, donc je n’ai aucun souci», déclare le livreur. Mathieu est formel, son activité serait interdite mais tolérée. Il en veut pour preuve une anecdote lors de laquelle il se serait fait arrêter par la police pour un contrôle. L’agent a fouillé le coffre, «il y avait une glacière derrière. Le policier m’a demandé si j’étais en livraison, ce que j’ai confirmé, il m’a dit «Allez-y on vous attend», narre-t-il.


Au pays des aveugles…


Interrogée sur la question, la police municipale lausannoise «n’a pas connaissance d’une problématique particulière concernant des ventes d’alcool «fonctionnant de bouche-à-oreille», répond-elle par le biais du capitaine Jean-Pierre Pittet. Quant à l’anecdote de Mathieu, elle clame ne pas être «en mesure de vous donner des renseignements sans connaître les circonstances et le lieu du contrôle, ainsi que la date et l’heure à laquelle il s’est déroulé. Le plus simple serait de connaître l’identité de la personne».


De son côté, la police du commerce, qui n’a pas non plus connaissance de telles activités, se contente de rappeler les règles en vigueur, qui stipulent notamment que «la vente et la livraison de boissons alcooliques à l'emporter sont soumises à l'obtention préalable d'une licence permettant la vente au détail de boissons alcooliques (cf. art. 24 LADB), délivrée par notre service. Sans autorisation, une telle vente d’alcool est donc interdite et les personnes/sociétés concernées s’exposent à des sanctions.»


Situation inquiétante


Que la police soit ou non au courant de ce business souterrain, il semble qu’il soit en pleine expansion. Selon Mathieu, il n’est pas le seul à se livrer à cette activité dans le canton de Vaud, ainsi qu’à Genève. Il suffit de jeter un œil sur internet pour découvrir que les entreprises spécialisées dans la livraison d’apéro à domicile sont légion chez nos voisins hexagonaux. En plus des services traditionnels de grandes enseignes, qui ont rapidement cédé à l’ubérisation du marché, des start-up proposent un service toujours plus rapide et bon marché. Cependant, même en France, il faut une licence spéciale pour vendre de l’alcool, en particulier à l’emporter. Et les horaires sont stricts. Mais là où il y a des règles, il y a des individus pour les contourner.


Une situation qui inquiète particulièrement Addiction suisse. «Ce trafic comporte un grand risque que les dispositions légales de protection ne soient pas respectées et que les responsables échappent au contrôle», explique Markus Meury, responsable de la communication de cette association.

Celui-ci voit plusieurs dangers: «Déjà les distributeurs agrées ne respectent en majeure partie pas la protection de la jeunesse (même si la situation semble s'améliorer), donc on craint que ces distributeurs illégaux ne le fassent pas non plus. Ils mettent donc en danger la santé des plus vulnérables, commence-t-il. D'autres dispositions comme l'interdiction de vendre aux personnes en état d'ébriété ou l'incitation à la surconsommation risquent également de ne pas être respectées ce qui met également en danger des personnes vulnérables. Enfin, on peut aussi s'imaginer que ces ventes illicites comportent de l'alcool au rabais, ce qui mène à la surconsommation.»


Si Mathieu semble conscient de ces différents risques, qu'en est-il des autres et surtout, combien sont-ils? Impossible de le savoir avec certitude.

Une loi contre-productive?


Comme pour le trafic de drogues, le trafic d’alcool semble toujours parvenir à trouver des alternatives pour contrer les restrictions en vigueur. Pour autant, ce serait une erreur de remettre en question l’interdiction de vente après 20h, selon Addiction suisse: «Au contraire, il faudrait prendre des mesures contre ce trafic illicite, rétorque Markus Meury. L'interdiction de vente après 20h fonctionne encore bien en général, la vente illicite me semble ne couvrir qu'une petite partie de la demande. Un abandon de l'interdiction de vente après 20h causerait beaucoup plus de dégâts.»


*identités connues de la rédaction

3 Comments


j3hdy
j3hdy
Aug 07, 2023

à l'époque quand c'était autorisé j'utilisais chrono apéro, la bouteille était accompagnée de quelques sugus. livrer à un groupe qui s'amuse je dis finalement pourquoi pas. livrer à une personne seule à 3h du mat' c'est là où c'est véritablement dangereux

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eric.videlier
Aug 06, 2023

Merci Amèle pour ce très intéressant article qui nous rappelle que les meilleures lois ne servent pas à grand chose si rien, ou pas grand chose, n'est fait pour les faire appliquer et, au besoin, à sanctionner.

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suzette.s
Aug 06, 2023

Encore un article qui nous apprend une réalité dont on ne parle pas. Merci, chère Amèle.

Le gros problème c'est que les règles les plus strictes sont toujours violées par les personnes sans scrupule et qu'elles finissent par ne compliquer la vie que des personnes honnêtes. En outre, pour qu'une règle soit utile, il faut qu'elle soit applicable. Et nous avons une petite tendance à édicter des règles inapplicables pour mettre notre conscience à l'aise sans nous préoccuper de leur véritable efficacité.

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